L’interprétation et la politique de la mémoire du communisme en Europe de l’Est

Débat, Lundi 16 mai, Institut Culturel Roumain de Paris

Intervenants : Raluca GROSESCU (IICCMER), Damiana OTOIU (IICCMER), Annette Wieviorka (CNRS) (Écoutez les interventions)

Le début de semaine à l’Institut a été marqué par un débat autour de la mémoire du communisme en Europe de l’Est, animé par trois intervenantes, dont Annette Wierviorka, chercheur au CNRS.  Cet événement marque également le lancement de la revue « History of Communism in Europe – Politics of Memory in Post-Communist Europe » publiée par l’Institut d’Investigation des Crimes du Communisme et la Memoire de l’Exil Roumain (IICCMER).

«C’est un livre qui s’inscrit dans tout ce mouvement très important de l’étude dans la façon dont les sociétés envisagent le rapport avec le passe, et surtout avec un passé criminel. Est-ce qu’on juge, est-ce qu’on ne juge pas ». (Annette Wierviorka)

Période relativement « fraiche » dans les esprits de beaucoup d’individus ressortissants des pays d’Europe centrale et orientale, l’époque communiste devient aujourd’hui un enjeu de mémoire. Chaque pays mène sa propre politique vis-à-vis des questions de mémoire, et cela est visible dans bon nombre de choix actuels, en partant du changement de la toponymie et en allant jusqu’aux politiques de lustration. Que ce soit par la voie politique, historique, littéraire ou encore cinématographique, la mémoire du communisme est un enjeu pour les intellectuels d’aujourd’hui, soucieux de comprendre leur passé afin de poser les fondations de la société de demain.

Mémoire, littérature et culture

Écoutez l’intervention de Annette Wieviorka

Annette Wieviorka est partie du constat que la littérature s’est saisie en premier des expériences et histoires vécues pendant la période communiste, devançant ainsi les travaux des historiens, et touchant un public plus large. En effet, la littérature « offre une véritable fenêtre sur des sujets totalement inconnus et sur lesquels, s’il existe des études historiques, celles-ci n’ont jamais atteint […] le grand public », affirme-t-elle, en faisant référence tout particulièrement à un ouvrage d’Herta Muller.

C’est par exemple en suivant le fil narratif d’Herta Muller, lauréate du prix Nobel de Littérature en 2010, qu’est ravivée la mémoire de la Roumanie communiste. « La littérature a cet immense avantage que c’est a la fois universel et je pense qu’on pourra lire Primo Levy, Imre Kertesz ou Herta Muller dans un siècle », tient à préciser Mme. Wieviorka.

« La littérature est en fait un vecteur premier qui permet de rendre sensibles des expériences historiques avant que le moindre historien ait eu le temps de mettre son nez dans la moindre archive. Et cela demeure un des vecteurs privilégiés de quelque chose que je n’appellerais pas nécessairement la mémoire mais que j’appellerais ‘notre rapport au passé’ »

En parlant du film La Liste de Schindler de Spielberg, qui a remodelé un quartier entier de Cracovie dans l’esprit des gens :  « Le passe peut nous parvenir entièrement par le biais d’un film » ; « Ce que l’on muséographie est très largement la mémoire du film qui recouvre un réel ».

 « Les débats de mémoire ont cet avantage par rapport aux guerres civiles, c’est qu’ils ne font pas couler de sang ».

En parlant de la Seconde Guerre mondiale, Annette Wieviorka dit : « Les petits enfants n’ont plus de contact direct avec les personnes qui ont vécu l’événement. […]Les grands parents disent des choses et ils rendent sensibles une période ». Avec le communisme, on n’en n’est pas encore la,  mais le problème des générations viendra bientôt se poser.

Les roumains et la gestion du passé

Écoutez l’intervention de Raluca Grosescu

L’intervention de Raluca Grosescu vient apporter des données très claires quant à la perception des années du communisme par les roumains, remarques étayées par des chiffres issus de sondages menés en 2010 par l’Institut d’Investigation des Crimes du Communisme. Deux affirmations pourraient résumer les représentations de la population roumaine, à savoir d’une part l’existence d’un important sentiment de nostalgie, surtout en ce qui concerne les acquis économiques et sociaux de la période communiste ; et d’autre part un désintérêt croissant des jeunes  âgés entre 15 et 20 ans, qui manquent de connaissances et d’intérêt pour la période en question. En ce qui concerne la nostalgie, Mme. Grosescu affirme tres justement qu’au vu de la situation politique, économique et sociale actuelle de la Roumanie, « la nostalgie du passe représente également une forme importante de sanction du présent ».

Raluca Grosescu attire également notre attention sur le fait  qu’« il n’y a pas eu de procédures judiciaires quant aux crimes commis en Roumanie pendant la période communiste, sauf les procès intentés pour les crimes de décembre 89 » et que finalement « la condamnation du communisme en 2006 n’a pas été suivie par des politiques publiques mises en place de manière cohérente ».

Vite, la decommunisation !

Écoutez l’intervention de Damiana Otoiu

« La nécessité de se délimiter du passé dictatorial est devenu […] une sorte de grande narration du postcommunisme roumain ». C’est ainsi que Damiana Otoiu débute son intervention et explique la ferveur de « décommunisation » qui a suivi la Révolution de décembre 1989. Des gestes symboliques extrêmes, comme l’interdiction, pour une certaine période, du parti communiste, et jusqu’aux clivages entre partis successeurs du parti communiste et partis historiques, ces préoccupations ont dominé la scène politique roumaine au long des années 90.  « En dépit de l’omniprésence, au niveau discursif, de la justice transitionnelle, la création des instruments politiques et juridiques est tardive et partielle », ajoute pourtant Mme. Otoiu, en citant l’exemple de l’accès difficile aux archives de la Securitate immédiatement après 1989.

Et ce qu’elle appelle la « decommunisation » ne s’arrête pas la, et envahit même la gestion de l’espace urbain. Si l’on devait se poser la question de savoir ce qu’il reste aujourd’hui du communisme dans l’espace urbain roumain, Damiana Otoiu répond, « Presque rien ». Et cela, des 1990. Entre le déboulonnage de la statue de Lénine à Bucarest des mars 1990 et la nouvelle politique toponymique, l’espace public est métamorphosé. Ainsi, symboliquement, « le boulevard de la Victoire Socialiste devient le boulevard de l’Union », et plus curieusement encore, « la place Karl Marx et Friedrich Engels devient la place Christophe Colomb ».

Claudia Droc

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A propos institutroumain

L’Institut Culturel Roumain de Paris porte toute l’effervescence de la culture roumaine en France. Notre principale mission est celle de nourrir les liens historiques entre les cultures vivantes roumaine et française. www.ruedelexposition.fr Paris 7ème : 1 rue de l'Exposition, M° Ecole Militaire (ligne 8) Horaires d’ouverture : du lundi au vendredi : 10 h – 13 h et 14 h – 18 h

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